En passant

La coquette « Didier Daeninckx »

Les jurés tour à tour prêtèrent serment puis le président de la cour d’assises donna la parole au greffier pour la lecture de l’arrêt de renvoi et de l’acte d’accusation. Assis entre deux gendarmes impassibles Christian Eril se contentait de hocher la tête au rappel des faits dont l’enchaînement l’avait conduit à tuer Noémie Virel. Lors de l’appel des témoins, il se permit de faire quelques signes d’amitié et même de sourire, à des amis qui détournaient le regard, gênés par cette indécente manifestation de complicité. Il semblait comme étranger à cette assemblée qui allait pourtant décider de son sort et son détachement intriguait le public qui s’interrogeait depuis des mois sur l’apparente gratuité de son geste.

Le coup de coude d’un des gendarmes dans les côtes du prévenu  souligna l’injonction du président.
Accusé, levez-vous!
Le juge attendit que le brouhaha s’apaise et laissa le temps s’appesantir sur la salle surchauffée avant de commencer l’interrogatoire.
Vous êtes Christian Eril, Alain, Jules, Antoine. Vous êtes né le 28 avril  1947 à Montpellier. Après des études de médecine contrariées, vous exercez le métier d’aide-vétérinaire dans le cabinet Marquisio à Paris, avant d’effectuer votre service militaire au 8e régiment de chasseurs alpins. Le crime qui vous est reproché a justement eu lieu le lendemain d’une réunion d’anciens appelés. C’est bien ça ?

Il prit appui sur le dossier du banc des avocats.
Oui, je fais partie de l’amicale, et nous nous retrouvons tous les ans, à la même époque dans un restaurant de Montmartre, Au Petit Savoyard. Il est tenu par un ancien chasseur alpin qui fait une des meilleures fondues de tout…
Le président fit cesser les rires d’un «s’il vous plaît» On peut éviter les détails culinaires. Que s’est-il exactement passé au cours de ce repas?

D’abord, ça a mal commencé. Je suis superstitieux, et nous étions treize à table…Je ne peux rien avaler dans ces cas-là. J’ai demandé au patron de nous tenir compagnie, mais il ne pouvait pas être aux fourneaux et au moulin… Notre conversation a amusé une cliente qui mangeait seule, et elle a fini par nous rejoindre…
C’est donc à ce moment précis que vous avez fait la connaissance de Noémie Virel…
Oui, monsieur le Président. Elle s’est installée à côté de moi. On a sympathisé, elle m’a dit qu’elle avait vingt ans… Je me suis laissé griser par sa jeunesse, et en sortant du restaurant nous sommes allés à l’hôtel. Nous avons passé toute la journée ensemble, et c’est le soir à huit heures et demie alors que je regardais la télévision dans la chambre que je me suis aperçu qu’elle m’avait menti… Son sac était ouvert. J’ai jeté un coup d’œil sur sa carte d’identité: elle n’avait pas vingt, mais vingt-cinq ans…
Le président ne put réprimer un sourire ni un haussement d’épaules.
S’il fallait tuer toutes les jeunes femmes pour délit de coquetterie!

Les ongles de Christian Eril crissèrent sur le bois verni. Un rictus déforma ses traits.

Une coquetterie à 30 millions de francs! Trois milliards de centimes! Toutes les semaines je joue ma date de naissance au loto: 28-4-47, le numéro de mon département 34, j’avais rajouté le 8 pour mon régiment et le 13 du nombre des convives. Plus le 20 de ses printemps… C’est le 25 qui est sorti en complémentaire. Si elle m’avait dit la vérité, je serais milliardaire au lieu d’être dans ce box!

Le soir même il fut condamné à vingt ans de réclusion criminelle. Le procureur en avait requis vingt-cinq.


Depuis il n’est plus superstitieux 😎

6 réflexions sur “La coquette « Didier Daeninckx »

  1. Bonjour chère Juliette,
    Elle est très amusante, cette petite nouvelle. Ah, être superstitieux et si accro aux chiffres, c’est une mauvaise combinaison!
    Gros bisous.
    Bon après-midi,
    Mo

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