En passant

La jeune fille et le vieux đŸ·d’Alphonse Allais

Il y avait une fois une jeune fille d’une grande beautĂ© amoureuse d’un cochon.
Éperdument !
Non pas un de ces petits cochons jolis, roses, espiĂšgles, de ces petits cochons qui fournissent au commerce de si exquis jambonneaux. Non!
Mais un vieux cochon, dĂ©penaillĂ©, ayant perdu toutes ses soies, un cochon dont le charcutier le plus dĂ©voyĂ© de la contrĂ©e n’aurait pas donnĂ© un sou. Un sale cochon, quoi !
Et elle l’aimait… fallait voir !
Pour un empire, elle n’aurait pas voulu laisser aux servantes le soin de lui prĂ©parer sa nourriture.
Et c’était vraiment charmant de la voir, cette jeune fille d’une grande beautĂ©, mĂ©langeant les bonnes pelures de pommes de terre, le bon son,les bonnes Ă©pluchures, les bonnes croĂ»tes de pain. Elle retroussait ses manches et de ses bras (qu’elle avait fort jolis), brassait le tout dans de la bonne eau de vaisselle.
Quand elle arrivait dans la cour avec son seau, le vieux cochon se levait sur son fumier et arrivait trottinant de ses vieilles pattes, et poussant des grognements de satisfaction, il plongeait sa tĂȘte dans sa pitance et s’en
fourrait jusque dans les oreilles.
Et la jeune fille d’une grande beautĂ© se sentait pĂ©nĂ©trĂ©e de bonheur Ă  le voir si content. Et puis, quand il Ă©tait bien repu, il s’en retournait sur son fumier, sans jeter Ă  sa bienfaitrice le moindre regard de ses petits yeux miteux.
Sale cochon, va !

Des grosses mouches vertes s’abattaient bourdonnantes sur ses oreilles et faisaient ripaille à leur tour, au beau soleil.
La jeune fille, toute triste, rentrait dans le cottage de son papa avec son seau vide et des larmes plein ses yeux (qu’elle avait fort jolis).
Et le lendemain, toujours la mĂȘme chose.
Or, un jour arriva que c’était la fĂȘte du cochon.
Comment s’appelait le cochon, je ne m’en souviens plus, mais c’était sa fĂȘte tout de mĂȘme.
Toute la semaine, la jeune fille d’une grande beautĂ© s’était creusĂ© la tĂȘte (qu’elle avait fort jolie), se demandant quel beau cadeau elle pourrait offrir, ce jour-lĂ , Ă  son vieux cochon. Elle n’avait rien trouvĂ©.
Alors, elle se dit simplement : « Je lui donnerai des fleurs. »
Et elle descendit dans le jardin qu’elle dĂ©garnit de ses plus belles plantes.
Elle en mit des brassées dans son tablier, un joli tablier de soie prune,  avec des petites poches si gentilles, et elle les apporta au vieux cochon.
Et voilĂ -t-il pas que ce vieux cochon-lĂ  fut furieux et grogna comme un sourd.
Qu’est-ce que ça lui fichait, Ă  lui, les roses, les lys et les gĂ©raniums !
Les roses, ça le piquait. Les lys, ça lui mettait du jaune plein le groin. Et les gĂ©raniums, ça lui fichait mal Ă  la tĂȘte.
Il y avait aussi des clématites. Les clématites, il les mangea toutes, comme un goinfre.
Pour peu que vous ayez un peu Ă©tudiĂ© les applications de la botanique Ă  l’alimentation, vous devez bien savoir que si la clĂ©matite est insalubre Ă  l’homme, elle est nĂ©faste au cochon. La jeune fille d’une grande beautĂ© l’ignorait. Et pourtant c’était une jeune fille instruite. MĂȘme, elle avait son brevet supĂ©rieur.
Et la clĂ©matite qu’elle avait offerte Ă  son cochon appartenait prĂ©cisĂ©ment Ă  l’espĂšce terrible clematis cochonicida.
Le vieux cochon en mourut, aprùs une agonie terrible. On l’enterra dans un champ de colza.
Et la jeune fille se poignarda sur sa tombe

12 réflexions sur “La jeune fille et le vieux đŸ·d’Alphonse Allais

  1. La pauv’ aie aie aie, elle ne connaissait pas l’expression « donner de la confiture aux cochons », ou des perles, ça ne sert Ă  rien, c’est du gaspillage, mais lĂ  c’est carrĂ©ment la mort, elle y perd son amour et son lard 😉 La pauv’ aie aie aie,c’est Allais tout crachĂ© ❀

  2. Apparemment, il n’Ă©tait vraiment pas mangeable, ce cochon, si on l’a enterrĂ©? 😉
    En tout cas il Ă©tait parfaitement imbuvable. Pauvre jeune fille!

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